MELCOM International, Paris 27-29 mai 2002

 

Le goût bibliophile de Leone Caetani et l’intérêt pour l’Orient de Federico Cesi: deux “lincei” en comparaison

 

Valentina Sagaria Rossi

(Biblioteca dell’Accademia Nazionale dei Lincei e Corsiniana. Sezione orientale)

 

     Il y a soixante ans, le 7 avril 1942, mourût à Rome Giuseppe Gabrieli (né en 1872), orientaliste, bibliothécaire des Lincei et ami dévoué de Leone Caetani duc de Sermoneta et prince de Teano (1869-1935), islamisant [fig. 1], politique italien et membre de l’Accademia Nazionale dei Lincei dans la Classe des Scienze morali, storiche e filologiche.

     Cette communication voudrait être une opportunité de rappeler à la mémoire la figure d’exception de Gabrieli père, peut-être moins célèbre que son fils Francesco,[1] mais si indissolublement liée aux études sur les sources de la première Accademia dei Lincei et à sa bibliothèque, dont le nom complet est Biblioteca dell’Accademia Nazionale dei Lincei et Corsiniana, où il travailla et vécu pendant quarante ans. C’est justement son fils Francesco Gabrieli, le grand arabisant, qui en 1948, au bas de ses Lettere di Giuseppe Gabrieli a Leone Caetani,[2] où il publia une partie de la correspondance personnelle de Giuseppe avec Leone, désira conclure par ces mots son souvenir à la mémoire de son père: «Tre anni dopo la morte in esilio del suo vecchio amico [Caetani, qui mourût en 1935], nel donare a un figlio copia d’una Nota lincea su Cesi e Caetani,[3] che nel titolo stesso raccoglieva come in un simbolo due grandi affetti della sua vita (il secentesco fondatore dei Lincei, e il suo “Principe Orientalista”), Giuseppe Gabrieli vi scriveva su «in memoria di care Ombre lontane». Mi sia permesso, alla fine di queste pagine che, con le parole stesse di Lui, rievocano una nobile amicizia mantenutasi oltre ogni dissenso sino alla morte, associare la memoria del magnanimo patrizio romano, e dell’insigne studioso, alla diletta Ombra paterna..». Ce sont ces “ombre lontane” auxquelles se réfère Francesco Gabrieli qu’on voudrait ici essayer de dévoiler et faire ressortir d’une façon pas du tout vélléitaire mais tout à fait personnelle.

     Sur la figure de Caetani homme et historien de l’Islam, comme l’avait très bien défini Alessandro Bausani, on peut consulter plus d’une étude qui est lui dédiée;[4] même sur sa Fondazione Caetani pour les études musulmanes, instituée en 1924 dans l’Accademia Nazionale dei Lincei, et le premier catalogue des manuscrits orientaux on doit se référer à Giuseppe Gabrieli;[5] à propos de sa bibliothèque orientaliste un portrait élégant a été esquissé et soigné par Renato Traini,[6] conservateur de la Sezione orientale de la Biblioteca académienne pendant presque trente ans.

     Une nouvelle réflexion sur Leone Caetani bibliophile m’a été suggérée d’une côté par le dépouillement et la lecture de ses correspondances, dont on va publier un inventaire raisonné dans l’année, et de l’autre par la perception du besoin d’aller au-delà des simples données quantitatives et extrinsèques de sa riche collection de livres et manuscrits orientaux: 65 arabes, 59 persans, 2 turcs, 1 hébreu; à peu près 10.000 volumes imprimés, entre monographies et opuscules, y compris 125 éditions anciennes,[7] représentants tous les domaines de la production éditoriale de l’époque rélatives aux études sur le Moyen Orient classique et moderne.

Sur la première constitution de sa bibliothèque orientaliste, arrivée par donation du noble propriétaire à l’Accademia en 1919, on n’a que la date de 1887 apposée avec sa signature par le jeune Caetani âgé de dix-huit ans sur quelques éditions: le Golest…n de Sa‘d† (ed. F. Johnson, London 1863), le Coran dans la première édition de Sale traduite en allemand par Theodor Arnold (Lemgo 1746) et la Chréstomatie élémentaire de l’arabe littéral de H. Derenbourg et J. Spiro (Paris 1885). Presque sûrement aux débuts des ses études linguistiques, même de l’avis de Traini,[8] on doit faire remonter, bien que sans l’indication de date, ses notes de possession en caractères arabes avec graphie de débutant, en langue persane “Š†r-i ³…t…n†“ sur le Manuale della lingua persiana de I. Pizzi (Lipsia 1883), en arabe “mulk Asad ...” sur le premier tome du Dictionnaire arabe-français [fig. 2] de A. de Biberstein Kazimirski (Paris 1860) et sur l’exemplaire de Salam…n u Abs…l de ß…m† (ed. Forbes Falconer, London 1850).

Chacun de ses livres – livres dépourvus d’inventaire ou catalogue au moment de leur déplacement du palais Orsini à via Monte Savello à Roma, nouvelle habitation de Caetani de 1919, aux salles du deuxième étage de la R. Accademia dei Lincei – avait une marque de propriété, symbole extérieur de sa noblesse et en même temps de sa véritable affection pour les instruments témoins de son infatigable travail sur l’histoire de l’Islam.

Plus d’un modèle de cachet est témoigné dans ses livres: l’un simple et linéaire avec l’inscription en rouge, majuscule, plutôt grande “Libreria di Leone Caetani”, l’un ovale, plus petit, très élégant et avec plusieurs variantes, avec l’inscription “ex libris Leone Caetani”, autour d’un écusson renfermant une double onde stylisée des armes de la famille Caetani [fig. 3], ou plus directement “Biblioteca di Leone Caetani” renfermant les deux ondes, le tout surmonté par la couronne princière. Dans la garde de manuscrits ou d’ouvrages rares des talons de grand format ont été utilisés et collés comme des véritables ex-libris, dans lesquels l’écu écartelé, avec deux aigles couronnés et les deux profils des ondes en diagonale, surmontent la devise “non confunditur”, et ils viennent à leur tour surmontés par deux clefs croisées; le tout s’insère dans un arrière-plan avec un drapé noué en haut et couronné, au-dessous en grands caractères le nom Leone Caetani [fig. 4]. Les armoiries choisies par Caetani pour orner extérieurement presque tous ses livres sont tout aussi fastueuses et élaborées [fig. 5]: un écu avec le double profil d’eau stylisé et un cartouche ayant la devise déjà citée “non confunditur” sont surmontés par un heaume d’une armure couronnée; le tout entouré et encadré par de feuillage. L’enseigne est imprimée en or généralement sur le plat antérieur de reliures artistiques en vert foncé ou bordeaux, avec différentes nuances de couleurs [figg. 6 et 7]. Avec ces reliures Leone préféra caractériser principalement les sources historiques, géographiques, biographiques et littéraires arabe-islamiques publiées en rares exemplaires, souvent éditions principes des dernières années du XiXe siècle ou des premières du vingtième, dont la collection de Caetani est particulièrement bien fournie.

Ce scrupuleux souci pour le soin de ses livres correspond pareillement au serré réseau de relations épistolaires internationales entretenues par Caetani savant et bibliophile, surtout pendant les années 1900-1915 jusqu’à 1925-26, avec orientalistes, bibliothécaires et personnages de la culture, politique et société de l’époque; le prince historien fut réellement un promoteur ante litteram d’une conception pragmatique et européenne, pas du tout nationaliste, de la diffusion culturelle des études sur l’Islam classique et moderne. Dans ses archives personnelles, constituées par 582 chemises aux noms de correspondants, individus et institutions, et 79 à sujets, jusqu’à présent jamais inventoriées ou faites objet d’une étude systématique, on a trouvé maintes occasions et inspirations de réfléchir sur la complexe personnalité de Leone.[9] Ses collègues et collaborateurs orientalistes, I. Guidi, G. Gabrieli, C. A. Nallino, P. Brönnle, J. Horovitz, H. Lammens, G. Le Strange, pour citer ceux qui avaient de plus une relation d’amitié avec Caetani, impliqués dans la rédaction et la correction au moins d’une de ses deux oeuvres monumentales demeurées incomplètes, les Annali dell’Islam (voll. I-VIII: Milano 1905-18; voll. IX-X: Roma 1926) et l’Onomasticon Arabicum (voll. I-II: Roma 1915- ), ont été sans doute des éléments propulseurs pour son incessante activité de découverte de livres. Caetani n’était pas un philologien, ni sémitisant ni archéologue, ni professeur universitaire comme la plupart des orientalistes de son age; il était un historien pur, avec plus qu’une aura de positivisme, et ses livres de n’importe quelle typologie lui étaient utiles avant tout pour ses études. Dans ce but pendant les années les plus productives de son travail scientifique (1900-1916), il rassemblait les sources arabes, manuscrites ou imprimées, qui souvent ses collaborateurs lui suggéraient. Plus tard sa volonté de réunir une collection de livres utiles et utilisables, dont la valeur de l’objet livre était subordonnée à celle bibliographique et historique, est bien témoignée par l’évidence de la Fondazione Caetani. Les résultats de son tortueux parcours d’homme et de savant sont aujourd’hui renfermés dans ses livres et documents, mais quel a été le parcours intérieur et intellectuel qui a conduit Caetani à aimer le livre objet d’écrits ?

Déjà en 1891, à vingt-deux ans, il écrivait des mémoires de ses voyages juvéniles en Orient (Sinai et Sahara) et Canada (Montagnes Rocheuses) [figg. 8 et 9]; ses relations sur le Sinai, avec le titre d’Arabia Petrea (Roma 1891), et Selkirks (Fasano 1999) ont été publiées.

À propos d’exemples de textes collectionnés à des fins pratiques – on se rappellera que Caetani a été presque un autodidacte dans l’étude de la langue arabe – on peut citer al-Maq…lah f† ÿarb al-kal…m bi-‘l-mu²…tabah li-ta‘l†m al-luÐah al-‘arabiyyah, Trattato delle parole che cadono nel discorso per imparare la lingua araba [fig. 10], manuscrit arabe-italien des premières annés du XIXe siècle, sur la base d’une copie que le bibliothécaire orientaliste Michelangelo Lanci (1778-1869) avait rédigé en 1805 de celui du père Milani, professeur d’arabe à Rome à la fin du XVIIIe siècle.

Encore en soutien à l’intérêt tout particulier de Caetani pour le contenu des textes on montre ici le frontispice de Tu|fat al-udab…’ wa-sulwat al-Ðurab…’ [fig. 11] de Ibr…h†m ibn ‘Abd al-Ra|m…n al-³iy…r† al-Madan† al-Mi¡r† (m. 1082/1671), compte rendu du voyage de l’auteur de Medine à la Syrie, Costantinople et Égypte pendant les années 1080-1081 a.E./1669-1670 a.D., copié à Roma en 1892 sur un exemplaire de la Bibliotheca Lindesiana (Ms. Ar. 696) fondée par James Ludovic Lindsay comte di Crawford,[10] oncle par alliance de Caetani par sa mère, la noble anglaise Ada Bootle Wilbraham.

La finesse de son goût est attestée de même par le choix de testes manuscrits représentés par des exemplaires élégants; c’est le cas de la raffinée copie, probablement contemporaine à son auteur, de ðusn al-mu|…ÿarah fi a²b…r Mi¡r wa-‘l-Q…hirah [fig. 12] de ‘Abd al-Ra|m…n ibn Ab† Bakr ßal…l al-D†n al-Suy™¥† (m. 911/1505), histoire et biographie de l’Égypte musulmane, avec l’‘unw…n précieusement enluminé, acheté par Caetani chez Quaritch, antiquaire londinien bien connu.[11]

Le rare manuscrit du Kit…b n™r al-‘uy™n wa-Þ…mi‘ al-fun™n [figg. 13 et 14][12], mutilé, l’un des plus étendus traités d’ophtalmologie écrit en 696/1296 par Ya|y… ibn Ab† ’l-RaÞ…’ Ab™ Zakariyy…’, inédit, révèle la curiosité intellectuelle de Caetani pour textes arabes sur l’histoire des sciences – intérêt qu’on retrouvera plus accentué et focalisé par Federico Cesi.

Dans cette reconstruction idéale et introspective de son parcours d’homme-islamisant on s’est expressément référé seulement à des manuscrits arabes, même si Caetani avait collectionné de très précieux manuscrits persans[13] (59); c’est en effet à la recherche des sources arabes qu’il avait dédié toutes ses études, c’est à l’histoire du premier Islam qu’il s’était dévoué en donnant plein essor à ses idées scientifiques et activités éditoriales, dont ses livres sont la naturelle projection.

Sa psychologie de collectionneur a échappé à la logique des bibliophiles ordinaires, souvent avides de posséder des livres ou manuscrits rares; son attitude à l’égard des livres était celle d’un véritable chercheur et spécialiste moderne, d’esprit noble et au goût raffiné, mais concret dans la réalisation de ses buts d’historien, pragmatique dans sa conception des bibliothèques, soigneux avant tout des contenus.

L’une des premières allusions autorisées à sa collection nous vient directement de la main de Mu|ammad Far†d Kurd ‘Al†, qui avait visité la bibliothèque de Caetani en 1913, et pendant un voyage en Europe lui écrivait de Lausanne une lettre pleine de louange [fig. 15] «... En quittant la terre émerveillante de l’Italie, portant les bonnes notes que j’ai eu l’honneur de recuellir dans votre si utile collection, je vous demande mille pardon de l’abus que je me suis permis de faire de votre précieux temps, en vous remenciant d’avoir bien voulu me guider par vos lumières».[14]

Je n’ai pas cru oiseux de citer même Lucien Bouvat,[15] qui en 1914 se réfère en particulier aux reproductions des sources manuscrites arabes collectionnées par Caetani, 233 volumes, essentiels instruments d’étude: «Disons quelques mots de cette bibliothèque, trésor pour l’histoire musulmane. On y trouve, non seulement les textes imprimés en Europe et en Orient, mais encore de nombreux manuscrits de valeur, arabes, persans ou turcs, rapportés par le prince de ses voyages, et les reproductions photographiques des principaux manuscrits des grandes bibliothèques européennes. Au moyen de ces reproductions, il a été possible de former un ensemble de textes historiques que ne possède aucune autre bibliothèque, et de réunir les différentes parties, dispersées à travers toute l’Europe, de certains ouvrages. On remarque, dans le nombre, la Nihâya de Nowaïrî, le Mountadham d’Ibn Al-Djauzî, la Mir’a de Sibt Ibn al- Djauzî, le Tarîkh al-Islâm de Dhahâbi reconstitué, presque en entier, par les soins de M. Horovitz,[16] et le Wâfî bi’l-Wafayât de Safadî. Le nombre des textes reproduits de la sorte dépasse la centaine, et leur propriétaire les met, ainsi que le reste de sa bibliothèque, à la disposition des travailleurs, quels qu’ils soient, avec une grande liberalité».

De plus deux questions de nature bibliophile et bibliothéconomique demeurent sans réponse: pourquoi Caetani n’a-t-il pas accueilli la proposition si alléchante qui lui a été addressée par Eugenio Griffini[17] en 1905 d’acquérir l’inestimable collection de manuscrits arabes du Yemen et de la Perse en vente pour un total de 476 codices, qui a ensuite aboutie à la Biblioteca Ambrosiana de Milano? De même, pourquoi Caetani n’aurait-il pas du ou voulu cataloguer,[18] même de façon sommaire, ses livres au moment de leur acquisition et premier rangement dans le palais Caetani?

Son goût décidément caractérisé par une sobre élégance se manifeste bien par l’ameublement essentiel et fonctionnel des salles originaires de sa bibliothèque, lorsqu’elle était privée, dont la plus grande [fig. 16] était une salle d’étude et de lecture à la fois. Tout à fait différent le style de la salle “royale” [fig. 17] du premier étage de la Biblioteca dell’Accademia, où sont aujourd’hui rangés les livres les plus anciens de la collection caetanienne; moderne et plutôt anonyme est l’actuelle salle de lecture de la Sezione orientale de la Biblioteca [fig. 18].

Qu’est-ce qu’ils ont eu en commun Leone Caetani et Federico Cesi à part leurs nobles origines? L’amour pour les livres? L’intérêt pour l’Orient? On dirait plutôt un esprit pragmatique, raffiné et palpitant, une disposition naturelle à encourager et organiser la recherche scientifique, de Cesi au début du XVIIe siècle et Caetani du XXe, d’apercevoir l’importance des sources arabes, l’un dans le domaine des sciences, l’autre de l’histoire des Arabes à l’aube de la civilisation islamique.

Du prince Federico Cesi (1585-1630)[19], duc d’Acquasparta, patricien de l’Ombrie et célèbre fondateur de l’Accademia dei Lincei en 1603, dont la vie presque coïncida avec celle de son académie, on esquissera ici seulement les traits relatifs à son intérêt pour les études orientales, en particulier pour la découverte et la valorisation des sources arabes sur l’histoire de la science. Cela s’explique car il était un botaniste – on rappelera que les Lincei s’étaient fixés comme but principal l’étude des sciences de la nature sans le filtre des théories péripatéticiennes – et surtout un grand mécène des études scientifiques de son âge, l’âge de Galileo Galilei et de l’Église contre-réformiste.

Giuseppe Gabrieli, le seul qui s’est occupé de Cesi et les premiers académiciens en relation aux études orientales,[20] a mis en évidence que Cesi avait étudié la langue arabe dès sa jeunesse. Dans une lettre (17 juillet 1604) à son confrère le “linceo” mathématicien Francesco Stelluti Federico, âgé de dix-neuf ans, lui recommande de «ruminare anco et esercitar le lettioni Arabiche per poter acquistar tutta la lingua, nella quale trovo esser scritte bellissime scienze, quale in nissun altra lingua si trovano».[21] Dans d’autres passages de la même lettre il se réfère à un maître de langue arabe, probablement - a supposé Gabrieli - un syrien ou maronite; de ses leçons auraient tiré profit, en dehors du prince, aussi bien Stelluti et le médecin et naturaliste hollandais Jan Heck. Néanmoins, si pour ses confrères académiciens la connaissance de l’arabe est restée très peu développée et superficielle, Federico Cesi devait avoir cultivé cette langue d’une façon certainement plus approfondie, si bien qu’il accepta la proposition de Giovan Battista della Porta, “linceo” napolitain, de compter parmi les membres de son académie l’espagnol Diego de Urrea Conca, napolitain aussi et traducteur de l’arabe et d’autres langues orientales.

Sa souscription autographe [fig. 19] en arabe et latin remonte au 2 février 1612, attestée dans le tableau des membres du Lynceographum, statut et règles des “lincei”,[22] où il se présente comme traducteur de l’arabe, turc et persan pour le roi d’Espagne. De la main d’Urrea Conca on a un autre document en arabe, une lettre adressée à Federico Cesi et datée 3 février 1612 [fig. 20],[23] envoyée de Cesi, un déférent et flatteur hommage du nouveau membre au prince fondateur. Faiblement significatif dans son contenu, ce document représente le point de départ du projet rêvé par Cesi, faire traduire de l’arabe et publier les sources manuscrites arabes de sciences naturelles et mathématiques. En soutien de son idée Cesi la transmet à son tour à Galilei, en lui écrivant même à ce propos plus tard (15 février 1614) «Io haverei desiderio particolare che sei o otto volumi di cose naturali e matematiche, che non abbiamo in latino, fossero tradotti e si stampassero, acciò non ne restassemo tanto tempo privi. Però mi farà gratia V. S. d’intendere che mente habbia S. A. in queste cose del Raimondi; e se le parrà ottenibile, veda d’impetrare che di questi volumi particolari si potesse far copia, a fine che fossero tradotti e stampati, dedicati a S. A. come conviene, ché noi abbiamo il S.r Don Diego d’Urrea che lo farebbe benissimo...». [24] D’après d’autres citations et passages il paraît bien évident que Cesi, après la morte de Giovan Battista Raimondi – directeur de la bien connue Tipografia Orientale Medicea établie à Roma en 1584 – aspirât à obtenir par l’intermédiaire de Galilei la permission du Grand-duc de Toscana Cosimo II de faire traduire et publier des oeuvres arabes de science, particulièrement les Coniques d’Apollonios en version arabe, surtout les livres V-VII non conservés dans le texte grec. Mais le projet du jeune Cesi, qui pensait en faire un titre d’honneur pour son Accademia, pour de raisons non attestées fut destiné à demeurer inabouti. [25]

Pas du tout découragé par ces résultats négatifs, un an après la mort d’Urrea Conca en 1615, Cesi était de nouveau prêt à proposer comme nouveaux associés les noms de Mario Schipani, médecin, et Pietro della Valle, voyageur en Orient, les deux experts en langues orientales, étant toujours à la recherche de gens cultivés autant que possible en mesure de traduire de l’arabe, et éventuellement de publier, quelques ouvrages de science.[26] Cependant, c’est en 1629 seulement qui eut lieu la nomination de Pietro della Valle, trop tard pour qu’il pût coopérer au programme scientifique-oriental imaginé par le prince Federico pour l’activité éditoriale de son académie. Cela suffira pourtant à démontrer l’ardeur, mêlée à son propre esprit pratique, et la clairvoyance de l’initiative de Cesi, même dans un domaine à son époque absolument nouveau et presque inexploré.

De l’originaire bibliothèque de Federico Cesi et les premiers lyncées nous n’avons hérité que de quelques imprimés et les anciens manuscrits institutionnels (32), constituants l’Archivio linceo, sur l’histoire de la première Accademia (1603-1630). À la mort de son fondateur, en 1630, sa riche collection de livres, miroir de ses intérêts culturels et scientifiques, fût acquérie par le «linceo» et collectionneur Cassiano dal Pozzo, en 1714 par le cardinal Alessandro Albani, et ensuite, à cause de plusieurs vicissitudes, éparpillée et en partie disparue; une partie seulement fût rachetée vers la moitié du XVIIe siècle par le cardinal Francesco Barberini, qui dès 1902 fait partie intégrante de ses riches fonds libraires à la Biblioteca Vaticana. [27]

À propos du goût bibliophile de Cesi on citera encore G. Gabrieli «Il Cesi non era un bibliofilo, non amava il libro come cimelio, ma precipuamente come strumento e compagno di lavoro, per il suo contenuto di ricerca e di verità».[28] Donc il aimait le livre, instrument de recherche et de vérité, et on se rappelle que son époque était celle des grands collectionneurs et amateurs de livres, Fulvio Orsini, G. Lorenzo Pinelli, Federico Borromeo.

Pour nous ramener à des cas concrets il nous faut examiner en bref trois manuscrits arabes - encore une fois l’arabe véhicule et diffuseur de culture et de sciences - de l’ancienne collection de Cesi, rares témoins de ses études. Parmi les livres que Cesi consultait il y avait un certain nombre de textes orientaux, comme indiqué aujourd’hui à la Vaticana, 8 manuscrits arabes, 8 turcs et un persan très précieux.[29] Parmi les arabes, presque tous datent des XVIe-XVIIe siècles et sont souvent incomplets, on trouve un texte d’anatomie, une histoire littéraire, tableaux astronomiques, un précis pharmaceutique, un traité sur l’usage des armes, un Coran, textes littéraires, morales et philosophiques, un vocabulaire arabe-latin.[30]

Un premier exemple nous vient du deuxième des quatre tableaux astronomiques, celui intitulé WaÞh al-‘amal f† ta‘d†l al-man…| [fig. 21] (Barb. Or. 462), anonyme; le codex est un fragment di 6 feuillets, en parchemin, en écriture maghrébine, remontant au XVIe siècle et d’origine espagnole. Le f. 2r contient un tableau des mouvements quotidiens de Mercure,                                , le dernier d’une série de tableaux relatifs aux variations de position de la lune et des cinq planètes;[31] sur la marge droite une indication du XVII s. plutôt inexacte: «Frammento sulla sfera ed i pianeti, dai quali come si debba giudicar le staggioni». Tous ces codices sont marqués par le cachet ovale noir, élégant dans sa simplicité, avec un lynx gradient au centre et une inscription autour en majuscules “Ex Biblioth[eca] Lyncaea Federici Caesii L[yncaeorum] P[rincipis] March[ionis] Mont[is] Caeli”, exactement le même qui caractérise les autres textes de Cesi conservés à la Biblioteca dell’Accademia Nazionale dei Lincei.

De même le frontispice (f. 1r) du premier texte, assez rare, d’un codex miscellané, Mift…| al-|ikmah f† ‘l-falsafah al-¥ab†‘ah [fig. 22], mutilé, attribué douteusement à Ab™ A|mad Ibn ‘Abb…s al-Andalus† (Barb. Or. 92), que Levi Della Vida a identifié comme une copie des premiers feuillets du ms. Vat. Ar. 14852 du titre Mift…| al-|ikmah, texte hermétique-alchimique, l’original du latin Clavis maioris sapientiae d’Artefius; peut-être le copiste a-t-il ajouté le sous-titre. Au bas la traduction du titre en latin «Liber claviis sapienziae in Philosophia naturali filii Ahmed Ben Abasiis ex Andalusia. Liber est imperfectus».

Le deuxième frontispice (f. 12r) se réfère à l’œuvre bien connue Sulw…n al-mu¥…‘ f† ‘adaw…n al-atb…‘ [fig. 23] (Barb. Or. 922) de Ab™ H…šim Mu|ammd ibn Abi Mu|ammad Ibn ®afar al-Ÿiqill†, incorporée dans le même manuscrit, mutilé, même indiqué au bas par la traduction du titre en latin «Liber consolatorius ad obediendum universibus in contravictatibus eas sequendi. Liber est imperfectus».

Levi Della Vida a attribué la rédaction de ce codex à la main d’un copiste chrétien du XVIIe siècle, Murkus al-Du‘…bil†, ce Marco Dobelio, ou Dobelo, syrien ou maronite qui enseigna l’arabe à Rome où il rédigea et traduit plusieurs textes orientaux.[32] C’est lui qui pourrait être identifié avec l’“Arabico” maître du jeune Federico, auquel il se réfère dans la lettre susnommée de 1604 à Stelluti.

Le manuscrit Barb. Or. 93 contient un Vocabolario arabo-latino, rédigé au XVIe-XVIIe siècle, dont l’écriture arabe est de main chrétienne. Le texte garde la reliure originelle [fig. 24] du dix-septième siècle, très élégante, en parchemin avec les armoiries de Cesi gravées à l’encre noire sur les deux plats: un écu ovale avec six monticules surmontés par le cornouiller, à son tour dominé par la couronne de marquis de Federico Cesi, marquis de Monticelli, la même relevée par l’enseigne de l’Accademia dei Lincei. Aux quatre coins des plats autant d’arbres qui reproduisent celui de l’ovale. Les mots arabes sont cités [fig. 25] selon les racines arabes simples, sans les formes dérivées des verbes et des noms; à un article arabe correspond un seul mot latin. On pourrait bien supposer que la rédaction de ce lexique ait été commissionnée par Cesi à son usage personnel.

Trait commun à ces textes manuscrits arabes appartenants à Federico Cesi est donc leur origine et facture éuropéenne, ceci confirmé par le fait que Cesi était principalement intéressé aux textes et à leurs contenus, et la faculté d’en disposer promptment devançait toute recherche d’affectation et de préciosité.

Une dernière curiosité, trace d’une sorte de culture arabe parmi les premiers Lincei, sont les deux surnoms ou pseudonymes utilisés par Cesi et Heck dans leur correspondance; le premier signait “sammavius“, l’arabe samawiyy, le latin caelivagus, et Heck “monurus”, l’arabe munawwar, le latin illuminatus.



[1] En 1996, après la mort de son propriétaire, la bibliothèque privée (environ 1000 volumes) de Francesco Gabrieli a été l’objet d’une donation à la bibliothèque académicienne.

[2] Dans «Archivio storico pugliese», a. I, fasc. 1 (1948), pp. 70-83.

[3] G. Gabrieli, Cesi e Caetani, da un manipolo di lettere inedite del principe linceo Federico Cesi nell’Archivio Caetani, dans Contributi alla storia dell'Accademia dei Lincei, Roma 1989, v. I, pp. 131-142. On se réfère ici à la parenté de la noble famille Caetani avec les Cesi, Beatrice Caetani en étant la grande-mère de Federico (1585-1630).

[4] F. Gabrieli, Caetani, Leone, dans Dizionario biografico degli Italiani, v. 16 (1973), pp. 185-188. Voir les contributions de A. Bausani et F. Gabrieli dans Giornata di studio nel cinquantenario della morte di Leone Caetani (Roma, 16 dicembre 1985), Roma 1986, et l’étude de Fulvio Tessitore, Schizzi e schegge di storiografia arabo-islamica, Bari 1995.

[5] G. Gabrieli, La Fondazione Caetani per gli studi musulmani. Notizia della sua istituzione e catalogo dei suoi mss. orientali, Roma 1926, avec une présentation en arabe par Mu|ammad Kurd ‘Al† et en italien par Francesco Gabrieli.

[6] R. Traini, Leone Caetani e la sua biblioteca, dans Giornata di studio..., cit., pp. 17-37.

[7] Cfr. V. Sagaria Rossi, Le edizioni antiche (XVI-XVIII sec.) della biblioteca orientalistica di Leone Caetani presso la Biblioteca dell’Accademia Nazionale dei Lincei e Corsiniana. Saggio di un catalogo (tesi di diploma presso la Scuola Speciale per Archivisti e Bibliotecari, Università degli studi di Roma “La Sapienza”, Roma a.a. 1998/99)

[8] R. Traini, Leone Caetani e la sua biblioteca, dans Giornata di studio..., cit., pp. 23-24.

[9] G. Gabrieli s’est occupé de l’arrangement de ses livres et archives dans la bibliothèque de l’Académie. On notera une singularité: dans sa correspondance nourrie il n’y a que quelques brouillons de la main de Caetani, le reste est constitué par des documents envoyés au prince.

[10] La correspondance de lord Lindsay Crawford (Biblioteca dell'Accademia Nazionale dei Lincei e Corsiniana, Archivio Leone Caetani, chemise n. 515), célèbre bibliophile, est surtout axée sur ses intérêts pour les documents et autographes napoléoniens et l’enrichissement de ses collections.

[11] Il faut remarquer qu’on a trouvé dans ses archives seulement un document relatif à Quaritch (chemise n. 1161), bien que Caetani eut acheté chez lui un nombre non négligeable de beaux manuscrits arabes et persans.

[12] À propos de cet exemplaire on ne sait pas grand chose, ni sur sa compilation ni son origine.

[13] Les manuscrits persans ont été objet d’un catalogue exhaustif par Michele A. Piemontese, I manoscritti persiani dell’Accademia Nazionale dei Lincei (Fondo Caetani e Corsini), Roma 1974.

[14] Biblioteca dell'Accademia Nazionale dei Lincei e Corsiniana, Archivio Leone Caetani, chemise 2010.

[15] L. Bouvat, Le prince Caetani et son œuvre, dans «Collection de la Revue du monde musulman», 1914, pp. 53-89.

[16] En 1906 Josef Horovitz, l’un des plus actifs collaborateurs de Caetani pour ses Annali dell’Islam, avait été envoyé par le prince au Caire, Damas et Costantinople, pour rechercher manuscrits arabes dans les bibliothèques islamiques, publiques et privées. Archivio Leone Caetani, chemise 529 (130 documents).

[17] Biblioteca dell'Accademia Nazionale dei Lincei e Corsiniana, Archivio Leone Caetani, chemise 38 intitulée à Ignazio Guidi: E. Griffini (5 documents).

[18] De sa collection originale nous n’avons que des Elenchi, des inventaires incomplets rédigés par Giuseppe Gabrieli au moment de son déplacement au palais des princes Corsini, et publiés dans «Rendiconti della R. Accademia dei Lincei. Classe di scienze morali, stor. e filol.», entre 1910-1917.

[19] A. De Ferrari, Cesi, Federico, dans Dizionario biografico degli Italiani, v. (19 ), pp. 256-258.

[20] G. Gabrieli, I primi accademici lincei e gli studi orientali, dans «La bibliofilia», XXVII (1926), pp. 99-115.

[21] Biblioteca Apostolica Vaticana, Ms. Vat. Lat. 9684, ff. 52r-57v; lettre publiée par G. Gabrieli dans Il carteggio linceo, Roma 1996, pp. 36-41.

[22] Biblioteca dell’Accademia Nazionale dei Lincei e Corsiniana, Archivio linceo, ms. 4, f. 246v. Le Lynceographum a été recémment édité par Anna Nicolò, Roma 2001.

[23] Biblioteca dell'Accademia Nazionale dei Lincei e Corsiniana, Archivio linceo, ms. 12, f. 28v; lettre publiée par G. Gabrieli, Carteggio linceo, cit., v. I, p., et traduite dans I primi accademici lincei e gli studi orientali, cit., p. 108.

[24] Firenze, Biblioteca Nazionale Centrale, Ms. Galil. VI, IX, f. 139; lettre publiée par G. Gabrieli dans son Il carteggio linceo, cit., pp. 416-417.

[25] À cte égard cfr. G. Gabrieli, I primi accademici lincei e gli studi orientali, cit., pp. 109-111.

[26] Les noms de Schipani et della Valle reviennent dans le Lynceographum (Archivio linceo, ms. 4, f. 276r).

[27] Sur les catalogues et les livres de la bibliothèque de Cesi voir G. Gabrieli, La prima biblioteca lincea o libreria di Federico Cesi, dans «Rendiconti della R. Accademia Nazionale dei Lincei, Classe di scienze morali, stor. e filol.», XIV (1938), pp. 606-628.

[28] G. Gabrieli, La prima biblioteca lincea ..., cit., p. 610.

[29] On renvoie à A. Statuti, Sopra n. 18 Codici orientali che appartenevano alla antica Biblioteca dei primitivi Lincei nel secolo XVII, dans «Atti della Pontificia Accademia dei Nuovi Lincei», LX (1907), pp. 204-209. G. Levi Della Vida les a catalogués parmi les “Codici barberiniani orientali” dans son Elenco dei manoscritti arabi islamici della Biblioteca Apostolica Vaticana, Città del Vaticano 1935. Ces manuscrits ont été même exposé par la Biblioteca Apostolica Vaticana en 1986 et sommairement décrits dans Catalogo della mostra in occasione del IV centenario della nascita di Federico Cesi, a cura di Giovanni Morello, Città del Vaticano 1986.

[30] Parmi les turcs il y a des calendriers, de précis de médecine, tableaux astronomiques, un recueil d’anecdotes.

[31] Les tableaux de ce manuscrit ont été analysé par G. Levi Della Vida dans ses Appunti e quesiti di storia letteraria araba, 5. Almanacco, dans «Rivista degli studi orientali», XIV (1934), pp. 266-270.

[32] Cfr. G. Levi Della Vida, Elenco dei manoscritti arabi islamici della Biblioteca Apostolica Vaticana, cit., pp. 241, 246.

[an error occurred while processing this directive]